Discours de Roger Belot, Président d'ESS France, sur l'ESS et l'économie collaborative

Poussiéreuse ? Belle endormie ?

Mon rôle ce soir est de répondre à cette forme d'interpellation qui dit que notre ESS « traditionnelle » serait aujourd'hui « poussiéreuse », que ce serait une « belle endormie » qu'il conviendrait de réveiller, que l'arrivée de nouvelles formes d'économie comme l'économie collaborative lui mettrait une belle claque…

Alors puisque vous êtes tous des acteurs de cette ESS, qui parmi vous se sent poussiéreux ? Levez la main ! Personne ? Pas de quoi créer une SCOP de dépoussiérage donc.

Pas encore de poussière mais belle endormie? Belle oui de part sa force, sa solidité, sa robustesse. Je pourrais multiplier les preuves ici mais je n'ai pas le temps et la plupart d'entre vous êtes les acteurs de ces réussites dans les activités financières et d'assurance, dans la santé, dans l'action sociale, le sport, les loisirs, la culture...

Endormie ? Dans son propos tout à l’heure, Benoit Hamon nous a montré que ce n’était pas du tout le cap. C’est confirmé par le Panorama 2015 de l'ESS publié par le CNCRES. Chiffres à l'appui, ce rapport montre que certes certains secteurs souffrent plus que d'autres ; mais il prouve surtout que l'ESS est aujourd'hui une économie florissante, créatrice d'emplois, avide d'innovation.

J'aime bien cette formule : « L'ESS ne pas date pas d'hier mais elle répond à des problématiques d'aujourd'hui ». A titre d’exemple, à l’occasion de la COP 21, vous aurez noté l’engagement de l'ESS en faveur d'une transition énergétique citoyenne. Des engagements ont été pris par de grandes mutuelles, de grandes coopératives. Un programme "1000 entreprises de l’ESS s'engagent" a été lancé par le Labo de l’ESS. Avec la CGSCOP, dans nos locaux de la rue Jean Leclaire, nous avons fait appel à Enercoop pour nous fournir une électricité verte.

L'ESS prend-elle une claque face à l'émergence de nouvelles économies telles que l'économie collaborative ?

Je n'aurai pas la prétention d'analyser ici l'ensemble des conséquences de la révolution digitale en quelques minutes, d'autant que cette révolution est loin d'être terminée, nous n'en voyons que les prémices. Alors, je me contenterai d'exposer quelques convictions personnelles:

La première, c'est que nous ne devons pas nous laisser abuser par les mots. Je reprends à mon compte une alerte portée avec talent et conviction par Hugues Sibille que je salue ce soir, sur la confusion qui se développe entre économie collaborative et ESS. L'affaire Uber est une preuve évidente qu'économie collaborative et éco-coopérative ne sont pas synonymes. Les plates-formes Internet sont souvent des entreprises à forme capitaliste qui accaparent une valeur financière, créées en partie et grâce au fait qu'elles n'ont pas à réinvestir dans les biens utilisés (les voitures, les appartements, par exemple). Les usagers n'ont aucun pouvoir sur la gouvernance, sur la politique sociale, aucun retour sur les résultats économiques. Si on prend l'exemple d'Uber, ses résultats repartent dans la Silicon Valley après avoir échappé à l'impôt de surcroît. C'est donc exactement l'opposé du modèle coopératif et du modèle de l'ESS en général. Méfions-nous des assimilations trop rapides.

Ma deuxième conviction, c'est que la révolution digitale n'est pas un phénomène de mode passagère, c'est une véritable lame de fond dont l'ESS doit s'emparer rapidement. Nous avons décidé de le faire au sein d’ESS France et je sais que le CESE fera de même.

Ma troisième conviction, qui rejoint la précédente, c'est qu'il y aurait danger, pour le modèle économique que nous portons, à faire la politique de l'autruche. Ne rien faire reviendrait à abandonner l'économie collaborative à ceux qui n'y voient qu'une source de profit capitalistique pleine d'avenir.

Ma dernière conviction est plus optimiste, la révolution digitale peut et doit être une opportunité pour l’ESS. Au départ, ces deux formes d’économie ont des racines communes, une vraie proximité culturelle. Elles veulent répondre aux besoins de communautés en s’appuyant sur des valeurs qui sont les nôtres comme le partage, l’échange, la confiance. Je veux illustrer cette proximité par un exemple pris dans la mutualité d’assurance et en faisant un peu de science-fiction. En 1934, une communauté composée au départ de quelques centaines d’instituteurs a voulu se libérer du joug des assurances capitalistes pour assurer leur voiture. Ils ont créé une mutuelle, la Maif. Ça c’est la réalité. La science-fiction maintenant. Restons en 1934 avec ces quelques centaines d’instituteurs mais donnons leur Internet et le vocabulaire d’aujourd’hui. Que dira-t-on ? Qu’ils viennent de créer une start-up dans l’économie collaborative et qui s’inscrit pleinement dans les valeurs et les principes de l’ESS. On voit donc qu’il peut y avoir du bon dans ces approches collaboratives en permettant à chacun d’être à la fois acteur et bénéficiaire de ces partages d’usages.

Le momet est donc venu de travailler à concilier coopératif, mutualiste et collaboratif

Ce qui m’amène à mon dernier point : que faut-il faire ? Que devons-nous faire ? Que devez-vous faire, vous les jeunes du CJDES ?

La première chose, c’est qu’il est urgent de mettre en place des stratégies de conquête de cette nouvelle économie. Pour ne pas laisser le champ libre au capital, il faut créer des structures de l’économie sociale, coopératives ou autres, dans tous les secteurs où des besoins apparaissent : le tourisme, la mobilité, la santé, la silver économie, etc. Il est rassurant de voir que de grands groupes de l’ESS comme la Maif, la Macif, le Crédit Coopératif, le groupe Up, apportent leur soutien en finançant des start-up, en nouant des partenariats avec des jeunes entreprises qui leur apporteront en retour des modèles de souplesse, d’agilité, de créativité.

Ensuite, il faut être plus ambitieux. Depuis des années l’ESS pèse 10% du PIB, un peu plus maintenant. La faire « changer d’échelle » c’est se donner l’ambition de passer à 20%.

Enfin, nous devons être fiers de ce que nous faisons parce que c’est nous qui répondons aux attentes de tous ceux qui manquent de repères stables dans ce monde déboussolé. L’ESS est une économie qui donne du sens au travail de chacun ; c’est une économie qui privilégie le collectif à l’individualisme, l’intérêt général à l’intérêt particulier ; c’est une économie qui donne toute sa place à un véritable fonctionnement démocratique, au respect humain.

Pour conclure, je crois que la véritable question que nous devons nous poser c’est quelle société voulons-nous pour nous, pour nos enfants, pour nos petits enfants ? Vous l’aurez compris, mon choix est fait : c’est celui du progrès social, pas celui du libéralisme sauvage. Je compte sur vous pour que nous soyons nombreux à partager et à porter activement ce choix dès aujourd’hui et dès demain où une échéance électorale majeure pour notre avenir se prépare.


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